La rue d'Avron de Mado...
J'ai eu la chance d'être élevée par mes grands-parents, René et Mado. De l'amour et des belles histoires, je n'en n'ai jamais manqué.
Un des sujets préférés de Mado, c'était "sa rue" dans son ancien quartier, le XXème...Elle ne s'était jamais remise d'avoir déménagé dans le XVème, mais s'était fait une raison, puisque René et moi y étions bien...
Ah, la rue d'Avron! Le cours de Vincennes, le Printemps Nation, le square Séverine... C'est dans ce quartier qu'elle avait élevé ses enfants, mon oncle Roger et ma mère. Elle me racontait surtout la solidarité et l'amitié entre voisines. Elles allaient au lavoir ensemble, s'entraidaient quand l'une d'elles était en difficulté...Toutes n'étaient pas des parisiennes, certaines arrivaient de province, avec leur accent, leurs traditions et leurs recettes. Une qui savait coudre faisait un échange avec une qui savait tricoter. Celle qui cuisinait bien officiait pour celle qui avait un emploi dans un bureau en échange de lettres pour l'administration ou la famille. On emmenait toutes ensemble les enfants au parc, on réconfortait celles qui attendaient des nouvelles du front, on partageait ses tickets ou ses provisions avec celles qui avaient tout perdu. Et on écoutait la radio chez ceux qui avait la chance d'avoir un poste de TSF. Jamais un enfant ou un mari n'était laissé seul quand la mère de famille n'était pas là.
Pendant ces années difficiles où tout manquait, le sac à main de Mado rendit l'âme. Avec un vieux calendrier des Postes, un coupon de drap de laine et quelques chutes de cuirs offertes par le cordonnier de la rue, René lui en confectionna un nouveau. Un jour, une dame à l'élégance "un peu voyante*" aborda Mado au parc pour lui demander d'où venait son sac. Elle demanda aussitôt si René pouvait lui en confectionner un... " Avec plaisir, il faut juste un calendrier, un morceau de tissu épais et quelques bouts de cuir!". La dame fournit le matériel, et passa un jour chercher son nouveau sac, apportant en remerciement du beurre et des oeufs. Son sac fit l'admiration de beaucoup de ses collègues de travail, qui passèrent à leur tour commande... Un tas de calendriers et de coupons de tissus s'empilèrent devant René. Et quelques soirées de couture plus tard, toutes ces dames à "l'élégance un peu voyante" officiant dans la même rue étaient toutes parées d'un joli sac, pièce très importante de leur panoplie de travail. Les enfants de l'immeuble ont mangé "des nouilles" et des gâteaux quelques temps grâce à ces dames et leurs sacs à main...René n'était pas couturier, juste un homme plutôt habile de ses mains. Il savait même tricoter...
Bien sûr, dans cette rue, il y avait comme partout des envieuses, des égoïstes et des mauvaises langues. Qui avaient toujours une petite phrase assassine, ou bien qui aimaient se faire "mousser". Pas grave, mieux valait en rire, il y avait déjà trop de raisons comme ça de pleurer... Ces temps durs, tristes et honteux ont été surmontés grâce à l'empathie, le partage, le courage et la créativité. Et la force que donne le fait d'avoir charge d'âmes....
En reparlant de cette époque à mes enfants, cette rue d'Avron m'a fait penser à un microcosme que nous connaissons toutes bien... Et vous, elle vous fait penser à quoi, la rue d'Avron de Mado?
René et Mado à Saint Aubin, en 1962...
* Ces dames à " l'élégance un peu voyante " exerçaient le plus vieux métier du monde...
Commentaires sur La rue d'Avron de Mado...
- Une très belle histoire; merci de la partager avec nous!!! J'ai adoré te lire et je pense que tu devais écouter tes grand-parents avec beaucoup d'attention...Formidables tes grand-parents!!!
Je dirais que cela me fait un peu penser à la blogo mais dans une moindre mesure car les conditions ne sont pas les mêmes. En revanche je revendique vraiment le troc!!!! Je trouve cette idée d'échange de savoir-faire formidable!!! Bon dimanche et encore merci pour ce beau partage. - J'adore, comme dab ...
Du grand "Caro" comme toujours, bien conté, bien écrit, on y plonge direct et, ça fait du bien !
Ca me fait penser à mille choses et au hameau où habitait maman, la solidarité, l'échange, l'amitié ... Tant de choses que nous devons perpétuer
A très vite jolie personne que tu es !
Gros bisous - voila une belle histoire et il est bon de penser que la rue d'Avron peut encore exister différemment mais tout compte fait les gens sont tjs prêts à s'entraider quand ils font d'abord l'effort de se connaitre
une belle page à consigner dans votre livre de famille, transmettre, voilà qui est essentiel - Quelle belle histoire sur la rue d'avron !!
J'y habite justement dans cette rue d'avron. Les choses ont changé bien sûr mais elle reste une rue populaire où se mêle des couleurs de peaux et des nationalités différentes et une certaine solidarité. Il y a du monde à toute heure et n'importe quel jour de la semaine et je m'y sens bien plus en sécurité que dans le 15ème où j'habitais juste avant.










